POEMES SUR LES ANGES

 

 
63.  Le Monde de l'Invisible  (Charles Baudelaire)

 

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse ?
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis ?
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le coeur comme un papier qu'on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse ?

 
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?
Et les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel,
Quand la vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine ?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?

 
Ange plein de santé, connaissez-vous les fièvres ?
Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard,
Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?
Ange plein de santé, connaissez-vous les fièvres ?

 
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?
Et la peur de vieillir et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?

 
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanation de ton corps enchanté ;
Mais de toi je n'implore, ange que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières !

(Les Fleurs du mal)

 

 

64.  L'ange Gabriel chez Marie  - (Marie-Noël Rouget 1883-1967)

 

La Vierge Marie est dans sa maison,
Son petit jardin par la porte ouverte
Respire. Une abeille entre. La saison
Qui vient de très loin n'est pas encore verte.

 
L'air joue au soleil avec un fétu,
Je me suis assise à ton seuil, Marie,
Sur la marche tiède... O ma soeur, sais-tu
Si la fleur de Pâque est tantôt fleurie ? ...

 
La Vierge Marie est penchée au bord
De son coeur, profond comme une fontaine
Et joint ses deux mains pour garder plus fort
Le ciel jaillissant dont elle est trop pleine.

 
La Vierge Marie a fermé les yeux
Et voilé son coeur de ses deux paupières
Pour ne plus rien voir, pour entendre mieux
Un souffle qui fait trembler ses prières.

 
Un Ange a parlé tout bas dans la chambre.
Toi seule, ô Marie entends ce qu'il dit.
Toi seule dans l'ombre et le Paradis.
Il a semé Dieu tout grand dans tes membres
.
 
Je ne l'ai pas vu. Mais en s'en allant,
J'étais sur le pas ému de la porte
Il a laissé choir dans mon coeur tremblant
Un grain murmurant du Verbe qu'il porte.

 
Il a fait tomber la place en moi
La plus ignorée et la plus profonde,
Un mot où palpite on ne sait pas quoi,
Un mot dans mon sein, pour le mettre au monde
.
 
Je suis la servante du Seigneur
Qu'il me soit fait selon ta parole
Et le Verbe s'est fait chair,
Et Il a habité parmi nous...

 
La Vierge Marie est dans son bonheur.
La Vierge Marie est là qui se noie
Dans le miel de Dieu. L'épine est en fleur
Autour du jardin, autour de ma joie.

 
Il y a en toi, Vierge, un petit Roi,
Ton petit enfant : un Dieu ! Trois ensemble !
Et nul ne s'en doute. Il y a dedans moi
Un petit oiseau dont le duvet tremble
.
 
Un oiseau secret qui bat, étourdi,
Dans le creux d'un coeur, d'une âme la plus douce,
Baignée dans un parfum de Paradis,
J'ai senti déjà : comme une aile qui pousse...

(Le Rosaire des joies)

 

L'Archange Gabriel de Novgorod

 

65.  L' envol des anges  (Fernand Gregh)

 

L'ombre est bleu et la nuit palpite d'ors tremblants
Dans l'azur, on croit voir flotter des voiles blancs
Qui frémissent au souffle onduleux du mystère.

 
Les longs voiles traînants des anges de la terre
Qui montent vers les cieux, sans fin, sans bruit, en une
Ascension dont l'essor tremble au clair de lune.

 
N'entends-tu pas dans l'infini, battre leurs ailes ?
Les étoiles, au chant des sphères éternelles,
Palpitent dans le vent de ces ailes rythmées,

 
Qui lentement, parmi les ombres embaumées,
Et le soleil immense et bleu de toutes choses,
Eventent le silence et font pâmer les roses.

(L'ombre est bleue)

 

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